FAUT-IL DEMYSTIFIER L’INTERNET ?

Mercredi, mars 16th, 2011

FAUT-IL DEMYSTIFIER L’INTERNET ?

de Michel Elie

L’objectif poursuivi dans cet ouvrage est clairement exposé dans son introduction : il s’agit de souligner « les croyances largement partagées mais fausses » à propos de l’internet. L’objectif n’est pas seulement de décrire des mythes et légendes qui se sont développées à son propos et de s’interroger sur leur persistance, mais aussi de les combattre : en un mot, il s’agit d’une entreprise de démystification. Cette recherche de vérité rationnelle peut-elle aller à son terme alors que chacun reconnaît dans l’internet et dans ses propres usages une part d’imaginaire, de rêve ? Ne faut-il pas conserver une part au doute, au flou, à l’incertain ?

Bien sûr, prétendront les rationalistes, l’internet n’est qu’un dispositif technique dont l’universalité fait la force. Tout y est raisonnable et explicable. Tous les points soulevés dans cet ouvrage ne se rattachent d’ailleurs pas à la catégorie des mythes ou à celle des légendes. Certains ne sont que correctifs techniques, surgeons de caractéristiques dépassées, voire une forme de règlement de comptes.

Peut être les mythes décrits dans ce livre sont-ils inventés, peut-être est il licite et utile de les expliquer, de débusquer au passage petits et grands mensonges, petites et grandes illusions, petites et grandes incertitudes, s’il s’agit d’erreurs, ou de les combattre s’il s’agit de mensonges. Leur existence et leur diffusion n’en a pas moins un sens allégorique, une réalité imaginaire mais significative. Le monde virtuel de l’internet est un espace particulièrement favorable au développement de mythes, de légendes, en plus des rumeurs, mensonges, qui l’alimentent à jet continu. Selon Wikipedia, « un mythe est un récit qui se veut explicatif et fondateur d’une pratique sociale. Il est porté à l’origine par une tradition orale, qui propose une explication pour certains aspects fondamentaux du monde et de la société qui a forgé ou qui véhicule ces mythes » La Toile, gigantesque écheveau de liens ne confine-t-elle pas à la religion, celle qui relie ? Le mythe est plus tenace que la rumeur : il franchit les siècles et a trait aux racines profondes de l’homme.

L’internet propose à l’humanité un miroir déformant. Celle-ci l’alimente en problèmes philosophiques : la mémoire et l’oubli, la liberté et la censure, l’identité et l’anonymat. C’est aussi un outil à faire tomber des murs qui structuraient les organisations humaines, les langues, les frontières, les préjugés… Il modifie donc le monde réel tout en créant un monde virtuel propice au développement d’utopies, de mythes et de légendes. Et parfois, comme nous l’expérimentons avec force dans les bouleversements actuels des pays arabes, il contribue à l’incarnation dans le réel de situations rêvées. Cette part d’imaginaire ne constitue-t-elle pas d’ailleurs l’un des moteurs du succès de l’internet, largement exploitée par certaines applications commerciales ?. L’Internet n’est-il pas aussi une machine à faire rêver ? Par la couverture physique de la terre entière et l’ouverture sur un autre monde, le monde virtuel, l’internet constitue un terreau fertile à la prolifération de mythes, légendes, rumeurs : attachons-nous à ce qui de prime abord y évoque des mythes fondateurs de notre civilisation, puisque l’internet en est un produit, tout en se voulant mondial et comme me le disait à la fin des années 90 un administrateur de l’ISOC « une offrande des Etats Unis d’Amérique à l’humanité ». Quels liens entre les mythes et légendes de ce recueil, et ceux de l’antiquité grecque ?

Comme dans tous les champs de l’humain, le monde de l’internet est un terrain de lutte entre le bien et le mal. Contrairement au Cosmos ou à la Genèse, la création de l’internet est un événement historique et documenté. Ce qui n’empêche pas de discuter de l’identité de son ou de ses créateurs, de ses inspirateurs, du rôle dans son développement de multiples contributeurs anonymes, souvent bénévoles, (tant de gens auraient-ils consacré autant de leur temps libre à nourrir l’internet de leurs connaissances et de leur expérience s’il n’était pas un grand véhicule d’utopies ?) et de celui de l’évolution concomitante des techniques et de la libéralisation de la société.

Pour certains détracteurs de l’internet, ce ne serait qu’une vaste poubelle d’où ne jailliraient que l’erreur et la confusion, comme du Chaos antique ne pouvait naître que Frèbe, les ténèbres, et Nyx, la nuit. C’est néanmoins du Chaos qu’est né le Cosmos, dans une construction fragile et sujette à bien des dangers.
Sisyphe pour avoir défié Zeus s’était vu condamné à remonter éternellement sur une montagne une roche qui, dès le sommet atteint, roule jusqu’en bas. L’internaute, lui n’est-il pas condamné à combattre sans fin des virus perpétuellement renouvelés par des humains malfaisants et qui tel le phénix, renaissent constamment de leurs cendres ?

L’internaute ne se contemple-t-il pas à travers l’éclat de son site personnel ou de son blog, jusqu’à parfois s’y perdre comme Narcisse qui s’abreuvant à une source, voit son reflet dans l’eau, en tombe amoureux et meurt de désespoir à ne pouvoir rattraper sa propre image ?

Ceux qui cherchent à contrôler l’internet ne se heurtent-ils pas à des adversaires qui ressurgissent dès qu’ils ont réussi à juguler l’une de leurs multiples identités, tels l’hydre de Lerne dont les têtes repoussent à peine coupées ?

Il n’est pas étonnant que le monde virtuel engendre comme le monde réel, ses propres mythes et légendes, bâtis sur « l’imaginaire de l’internet », les peurs ou les espoirs qu’il suscite, donnant naissance à une théogonie du virtuel.

Comme le ciel du monde réel au temps des grecs, le ciel du monde virtuel, qui se construit sous nos yeux, se peuple de dieux, demi dieux, héros, gourous et autres papes. Chaque jour peuple notre monde virtuel de nouveaux héros qui entraînent notre monde réel dans de nouvelles aventures : certains sulfureux comme Julian Assange avec Wikileaks ou affairistes comme Mark Zuckerberg, créateur de facebook et l’un des hommes les plus riches au monde, qui construit sa fortune en même temps que sa légende ; d’autres angéliques et bienfaiteurs comme les blogueurs Han Han en Chine ou Abdel Kareem Nabil en Egypte qui parviennent à déstabiliser des régimes, à qui le monde réel destine sa reconnaissance et qu’il couronne ou couronnera de prix nobel de la paix. Entre eux et avec le peuple des internautes, se construisent autant de mythes, se bâtissent des légendes et se développe une sagesse à rapprocher de la sagesse populaire où l’internaute pourrait puiser, par exemple dans ce sage proverbe nordique sur la protection de la vie privée: « Confie tes pensées à un seul, mais méfie toi de deux. Ce qui est su de trois est connu de tous »…

Michel ELIE, ingénieur ESE, chargé de projets de télématique à la CII à partir de 1965, a participé en 1969-70 comme assistant de recherche au groupe réseau NWG de l’Université de Californie à Los Angéles (UCLA), chargé de la conception du réseau Arpanet devenu par la suite Internet.. Il a ensuite été responsable de l’architecture de réseau de CII et de Bull jusqu’en 1988 puis associé à la direction de la recherche et du développement avancé de Bull.. A partir de 1995, il s’intéresse à la prospective de l’internet, particulièrement concernant ses usages à fort potentiel social et sociétal. En 1997 il participe à la création à Montpellier d’ une association à but non lucratif , l’Observatoire des Usages de l’Internet (OUI) et aide plusieurs associations de terrain à utiliser l’internet comme vecteur de communication et de développement..
Auteur de divers articles sur l’histoire et la prospective de l’internet, il a coordonné le dossier « le fossé numérique l’internet facteur de nouvelles inégalités ? » publié par La Documentation Française en août 2001

michel.elie (at) wanadoo.fr